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Qui ne s’est jamais retrouvé désarmé devant le résultat d’un tirage ? Que l’on débute, que l’on étudie la taromancie depuis un moment déjà, ou que l’on soit praticien confirmé, voire professionnel, personne n’est à l’abri de se retrouver face à ce que j’appelle le syndrome de la lecture blanche.  C’est ce qui se passe quand on pensait avoir suffisamment de documentation (livres contenant des tas de significations pour les lames, des leçons…), quand on a commencé à développer ses propres correspondances tout en s’exerçant à la lecture intuitive, quand on fait ça depuis des années comme on ferait du vélo, lorsqu’on est reconnu dans le domaine pour sa perspicacité… Et puis qu’un beau jour, pas forcément différent des autres, rien ne se passe. Le vide, le blanc absolu.

Ce désarmement peut se manifester sous diverses formes. Soit les arcanes ont des allures soudaines de parfaits inconnus, comme si on les rencontrait pour la toute première fois. Soit on sent que quelque chose dans la réponse ne colle pas avec la situation. On peut aussi être submergé par la confusion, ne sachant pas quelle option retenir parmi les nombreuses interprétations possibles, trop de choix tuant le choix. Ou encore, on remet en cause ce qui est venu à son esprit en premier lieu, parce-qu’on a confronté son ressenti personnel avec l’opinion d’autrui, et qu’en cas de désaccord, le doute est semé pour de bon, d’autant plus si on s’est forgé une image d’autorité en la matière (à tort ou à raison) vis à vis de la personne qui a émis son tiers avis.

Les lames ont un langage et sont emplies de symboles universels qui raisonnent dans l’inconscient de chacun à travers le temps et l’espace, certes. Une langue ça s’apprend, je ne dirai pas le contraire. Avec ses règles, donc. Mais une langue peut muer. Elle évolue avec le temps. Il existe des dialectes régionaux renvoyant aux particularités culturelles. Elle est bourrée d’exceptions, si on considère les verbes irréguliers, les noms qui changent de genre au pluriel, pour ne citer que quelques exemples. Une langue se nuance à l’aide d’adjectifs. Elle a ses synonymes mais aussi ses faux-amis d’homonymes. Il en va de même pour la signification des cartes et leur langage : Il y a des récurrences et des variables.

Le Fou d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec celui d’hier :  Les moeurs ont évolué, ce qui était mal vu chez lui peut-être désormais encouragé selon les valeurs de la société dans laquelle on vit. Son essence n’a pas fondamentalement changé, mais nos yeux se posent différemment sur lui, à la lumière de ces nouveaux standards et idéaux. Un symbole ne renverra pas toujours à la même idée pour tous, l’éducation, l’histoire et l’expérience personnelles entrant en ligne de compte dans la vision de tout à chacun. La scène d’une lame n’illustrera pas tout à fait la même chose selon le thème abordé et / ou la question posée. Si je demande « Que dois-je faire ? », je n’obtiendrais pas la même réponse que si je demande « Ai-je raison d’agir ainsi ? ». Si Le Fou sort, il m’encouragera à foncer dans le premier cas, tandis que dans le second, il attirera mon attention sur le fait que je ne mesure peut-être pas toutes les conséquences de mon acte. En essence, il est toujours question d’oser et pourtant la réponse et le ton diffèrent. Deux lames peuvent avoir des significations si proches qu’on aurait vite fait de les confondre, sans pour autant aborder le sujet à l’identique. Il y a des subtilités dans leurs façons respectives de dépeindre et de remédier à une même situation, en dépit de l’apparent caractère commun des thèmes qu’elles évoquent. Placée à côté d’une carte en particulier, le message d’une lame peut changer radicalement, ce qui était sombre pouvant s’éclaircir, ce qui semblait lumineux pouvant s’obscurcir.

Pour ces raisons, je refuse d’admettre que 1+2=3 (= dans le sens « feront toujours »).  Il y a bien trop de paramètres susceptibles d’entrer en jeu, d’être modifiés, et dont on doit tenir compte tels qui sont à l’instant T. Je suis contre les interprétations systématiques, trop mécaniques. D’ailleurs même les machines tombent en panne, parfois.  Et nous ne sommes pas des robots. Je suis d’avis qu’il faut voir les choses au cas par cas et apprendre à faire confiance à son intuition première, quand bien même elle aurait de quoi surprendre les autres, et quitte à se surprendre soi-même. Ca arrive à tout individu de changer de regard sur un même évènement, que l’on nomme cela de la prise de recul, de la remise en question, que sais-je encore ? Rien d’étonnant alors dans le fait de constater que le sens que l’on a attribué jadis à une carte ne concorde plus avec sa vision actuelle du monde. On devrait garder à l’esprit que tout est susceptible de changer. D’ailleurs, même dans les livres spécialisés,  il n’y a pas qu’un mot clé de donné par carte pour les possibles significations, qu’elles soient traditionnelles (communément admises) ou personnelles (issues de sa propre expérience). Chaque proposition de signification peut se décliner et se combiner avec une autre à l’infini. Le tout pouvant de surcroît être adapté au domaine examiné, à la situation concrète et aux circonstances qui lui sont particulières. Personne n’oblige qui que ce soit à adopter celles-ci plutôt que d’autres, ni à s’y cantonner rigoureusement.

Un jeu parle à son utilisateur selon les codes qui se sont établis entre eux. Il est donc normal que les interprétations puissent varier, voire totalement diverger, d’un lecteur à l’autre, pour les mêmes arcanes tirées dans des positions tout à fait similaires. Comparer son avis avec autrui en la matière est intéressant : On enrichit ainsi son vocabulaire, les significations pouvant se compléter, se nuancer. Mais une langue ne devrait pas se substituer à une autre. Ne jamais laisser personne penser et s’exprimer à sa place. Ou autant ne rien entreprendre du tout et ranger ses cartes, parce-que, pourquoi les tirer soi-même si c’est pour condamner ce que l’on en aura capté ? A chacun son style. A Chacun la responsabilité de sa formulation. A chacun d’assumer ce qu’il aura vu, déduit et compris de son tirage en fonction de l’état de son propre langage à l’heure du dialogue. Il en va de la préservation d’une certaine cohérence. C’est ainsi que tout prendra et fera sens.

De la même manière, je n’aime pas tellement les verdicts. Comme j’en discutais récemment avec une amie qui se reconnaîtra, les cartes nous offrent un aperçu non figé. Une partie du tout, selon un certain angle de vue, sans fatalité aucune à partir du moment où l’on se sert du résultat d’un tirage pour comprendre ce qui se passe et réagir en conséquence. Et si au lieu de réponses, le tarot (ou tout autre oracle) ne nous offrait que des suggestions ? Des pistes à  fouiller, des indices éclairants, des points à reconsidérer, nous invitant ainsi à la réflexion, cherchant à attirer notre attention sur ce qui pourrait nous échapper. Si au lieu de nous répondre, elles préféraient plutôt nous encourager à nous poser de meilleures questions, à approcher le problème de façon alternative, à nous recentrer sur tout autre chose de plus essentiel ou urgent que ce pour quoi nous les avions interrogées initialement ? Le syndrome de la lecture blanche n’est peut-être rien d’autre que cela, en définitive.

Je te vois venir, Cher Lecteur. « Quelles sont les solutions ? », pourrais-tu t’enquérir. « M’as-tu bien lue ? », te répondrais-je !  Fais confiance à ton intuition ! Ecoute ta propre voix !  Procèdes à une mise à jour de ton langage, si tu n’entends plus les choses comme auparavant !  Adapte-toi au contexte ! Profite du voyage au lieu de te préoccuper de la destination ! Et si le blanc persiste malgré tout, demande-toi si tu es bien disposé à entendre ! Peut-être refuses-tu inconsciemment d’entendre ce qui t’es dit, ou bien tu n’es pas encore prêt pour cela ? Mais souviens-toi que les cartes ont toujours quelque chose de pertinent à te dire, que tu les comprennes ou pas.

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